campoarrasada

En conversation avec Arthur Dokhan, pendant la préparation de l’exposition campoarrasada, à la Galeria Aspa Contemporary

Bonjour Javier !

Bonjour Arthur.

Aujourd’hui, mardi 24 août 2021 – 16h30 – à 1 terrasse de café sous le soleil des Asturies ; comment est-ce que tu vas ?

Ca va bien non ? Je suis détendu, bah c’est les vacances.

Qu’est ce qui te détend ?

Ce qui me détend ? Hmm Je suis assez content d’avoir fait 1 nouvelle découverte, grâce à 1 artisan d’ici du village, qui m’a indiqué qu’il y a l’usine San Claudio (1 usine désaffectée à 1h en voiture), et qui est assez impressionnante, puisqu’elle était 1 des manufactures les + importantes au niveau de vaisselle et d’édition d’objets 1 peu luxe ; et qui a été complètement abandonnée après avoir été délocalisée au Maroc y a 10 ans, par ses propriétaires. Et c’était assez excitant de voir comment ce lieu est resté + que en l’état, avec énormément de matériaux qui sont restés sur place, puisque les ouvriers de l’usine se sont fait virer immédiatement, et personne n’est venu ranger ce qui restait.

Reste-t-il, depuis ton passage dans l’usine désaffectée, 1 petit peu moins de matériaux ?

Disons qu’il en manque quelques kilos oui ! ahahEn fait j’ai pas pris que des matériaux, j’ai aussi pris des moules, de la vaisselle, des outils pour la conception de céramique et des briques réfractaires (pour construire le four).

Avant que l’espèce humaine Javier, n’invente des outils pour faire de la céramique, est-ce que t’arriverai à imaginer à quoi pouvait ressembler, oubliée auprès du feu, la 1ère boue durcie devenue céramique ?

Oui bah justement c’est, assez curieux non ? Parce que y a pas 1 découverte de la céramique mais y en a plusieurs, puisque dans les différents coins du monde on est arrivé à cette conclusion là (qui s’est avérée assez utile finalement, non ?) ; c’est que les terres argileuses quand elles sont cuites à hautes températures, deviennent dures, et finalement irréversibles. Ce qui en fait 1 matériau assez approprié pour le transport. Comme c’est aussi 1 moment pré-écriture et pré-d’autres inventions, c’était pour moi assez beau de spéculer ces possibles de gestes de quelqu1 qui joue 1 peu, qui touche la terre, qui fait peut être 1 bonhomme ? ou juste 1 empreinte. Et l’oublie ! Et puis revient, et s’étonne de voir comment elle a durci. Mais sans doute c’est impossible de savoir la forme.

Toi aujourd’hui, lorsque tu joues avec tes mains et avec la terre, quelles sont les formes de tes céramiques ? A quoi ressemble Javier, ta dernière céramique ?

hmm Ma dernière pièce que j’ai travaillée à l’atelier c’est la série Abatti-Brûli, qui est 1 série de pièces qui a 1 premier abord semblerait 1 pièce 1 peu archéologique, 1 peu antique, puisque le traitement est assez cru, y a pas d’émail y a juste la couleur naturelle de la terre. Mais quand on la regarde proche, on y découvre 1 série de reinterventions industrielles, qui sont des découpes très précises. Ce sont des découpes qui forment 1 système d’emboîtement. C’est-à-dire que chacune des pièces de cette série pourrait s’emboîter parfaitement avec la suivante, et former 1 système ouvert, changeant. Ca ressemble à 1 sorte d’objet composite aux contours très géométrique en argile cuit, et en même temps avec des traces de doigts, beaucoup de traces de doigts dans l’argile, faites de façon 1 peu nerveuse, active.

Fais voir tes doigts ? Oh ils sont beaux !

ahahMerci.

Et est-ce que Abatti-Brûli a 1 utilité ?

Bah justement, elle reprend des codes de formes utiles (elle a 1 sorte de tuyau d’1 coté, y a des parties qui sont emboîtables), donc il aurait pu y avoir 1 utilité. Mais on ne sait pas quelle utilité. C’est 1 forme ouverte mais non-représentative (ça ressemble aussi à 1 colonne vertébrale). Disons que la forme est issue des interventions, autant manuelles (où y a l’empreinte de doigts) que des interventions de la machine. Et c’est assez drôle comment les gens la perçoivent. Par exemple y a 1 petite fille qui est venue voir l’expo, elle m’a tout de suite dit Alors ça si les éléments s’emboîtent, tu pourrais mettre ça là et ça là et tout assembler ! ; comme si c’était 1 jeu de Légo. Et justement je trouve ça cool de faire 1 système ouvert où toutes les pièces pourraient s’emboiter, trouver 1 découpe qui est intelligente dans la forme et la façon de couper, puisque ça te permettrait de la combiner avec toutes les autres.

hmm Mais alors à quoi penserait Javier, l’archéologue du futur qui tomberait nez-à-nez avec Abatti Bruli ?

Je pense qu’il serait assez confus, parce que c’est des pièces qui ont des procédés paléo-céramique dans le traitement d’enfumage (qui sont très anciens), mais aussi des procédés très contemporains. Alors s’en doute il pourrait pas se tromper vers le passé, ce sera toujours à partir du 21ème siècle, puisque j’utilise 1 système de découpe assisté par ordinateur, qui me permet de réaliser des découpes millimétriques, 1 fois la cuisson faite. 1 fois que la pièce est cuite elle devient vraiment très très dure, difficile à intervenir (parce que c’est 1 des matériau les + dur à retravailler). Et là c’est quelque chose qu’on aurait pas pu faire avant des outils récents, comme la découpe au jet d’eau, les scies de diamant… C’est assez drôle, parce que la semaine dernière je suis allé au Musée Arqueologico Nacional à Madrid, et j’ai retrouvé 1 urne funéraire ibérique, qui avait 1 motif d’emboîtement très très similaire. 1 motif qui a dû être sans doute fait quand la terre était encore fraîche (au contraire des miennes) et dont on sait pas trop d’où ça sort. Les experts pensent que c’est peut être inspiré d’1 oeuf d’autruche !

J’étais assez frappé de la coïncidence. Enfin, je le suis en général de voir comment l’humain arrive par le moyen de 2-3 gestes a solutionner des problèmes d’ordre pratique. Comme si on avait tous le réflexe de faire des découpes, dessiner des croix, estamper des choses… Par exemple, y a les sumériens qui avaient inventé l’imprimante à leur époque, en faisant des entailles dans 1 cylindre, et puis en le roulant dans de la terre fraiche. Et en fait c’est en passant par le geste répété, ou le dessin, ou la découpe, qu’apparaissent des inventions en même temps dans des coins ultra-éloignés du monde. Et ouais je pense que c’est 1 extension du raisonnement, non ?

Tu penses que y a quelqu1 ultra-éloigné sur la Terre, et qui fait exactement le même travail artistique que toi ?

J’aimerai bien ! Et on pourrait essayer d’emboîter nos pièces !

ahahEst-ce que t’as 1 idée Javier, d’1 technique pas encore inventée, et qui sera utile pour la céramique du 22ème siècle ? Avec quoi la céramique (qui existe depuis des millénaires) pourra fusionner, pour proposer encore 1 nouvelle technique de mouler, chauffer, découper… ?

Bah en fait je pense que ça se passe déjà aujourd’hui, au niveau des laboratoires, y a déjà énormément d’expérimentations, de découvertes. Au niveau atomique, ils chauffent les éléments qui les intéressent et s’en servent pour des prothèses, pour des isolements de vaisseaux spatiaux. C’est très difficile pour moi de spéculer. Mais tout de suite j’aimerais aller voir dans ces centres d’expérimentations (dans la même mesure où j’ai envie de comprendre les traditions artisanales qui vont bientôt disparaitre). Dans mon taff j’aimerais bien réfleter ainsi 1 tranche du présent, voir où nous en sommes.

Et sans spéculer, mais plutôt en fantasmant, est-ce que toi dans ta pratique de la céramique, y a quelque chose qui n’est techniquement pas encore possible de faire ; et que tu désires faire ?

Hmm1 céramique en tissu. 1 tissu fait avec de la terre cuite !

Toi tu t’en servirai pourquoi de ce tissu ?

ahah !

ahah !

Bon je pense, peut être pour ne pas se brûler se serait pas mal. Ou 1 bonne armure !

Tu m’as montré tes doigts et ils sont plutôt intactes, c’est quand la dernière fois que tu t’es brûlé ?

Ouh ! Peut être en sortant les pièces du four trop tôt, on a toujours envie de voir vite le résultat ! Mais je me brûle pas trop, presque pas. Enfin sans doute, si : ma langue. Tout le temps, avec du thé.

Es-tu Javier, comme la céramique, aussi irréversible (et au contact du feu est-ce que tu ne fonds plus jamais) ? ou est-ce que tu…

Est ce que je m’attendris ?

Oui !

Justement tout mon travail c’est d’essayer de maltraiter la céramique, ou de la re-agencer, lui redonner 1 forme 1 fois qu’elle est cuite. En soit c’est 1 peu paradoxal. (Chaque fois que je parle à quelqu1, on me dit : Mais t’es fou ! Pourquoi tu fais pas les pièces avant de les cuire ? Pourquoi tu te fais chier à faire de la menuiserie avec 1 truc ultra dur !) Y a 1 sorte de vouloir faire 1 compromis, de re-emboîter ce qui ne pourra jamais l’être.

Et d’ailleurs je pense que les pièces que je ferai dans les années à venir seront encore + réconciliatrices. Parce que ça va être des pièces qui au final, seront faites par différents humains, qui leur auront laissé 1 charge d’effort ; et qui grâce au fil conducteur de l’exploitation de la terre, se retrouveront à coté de celles de l’usine. Les manufacturées à coté de celles du potier. Aussi en tant qu’objet signifiant, comme 1 trace d’action humaine. La réconciliation comme moteur ouais, dans les pièces à venir. 1 peu aussi comme 1 fantasme de vouloir relier des endroits éloignés.

Et du coup ouais moi je suis quelqu1 qui est très réconciliant, je donne des 2èmes chances aux gens. Je suis quelqu1 qui a pas de rancune. Je vais toujours essayer de pschittde faire que ça s’assemble !

Merci Javier !

Merci Arthur !