chassé-croisé

Influencé par la graphomanie de Roberto Bolaño et par les entreprises de flux de conscience de Luis Martin-Santos, Javier Carro voit en son travail la possibilité d’un chassé-croisé. Ni échangeur routier, ni canal de Suez, ses dispositifs invitent pourtant à une circulation entre le tangible et l’émotionnel, l’empirique et le culturel.

Se prêtant volontiers, par la technique et la pensée, au torrent des expériences du réel, il pose un regard « haute-définition » sur notre monde spectaculaire, toujours plus virtuel, dans une quête d’un archaïsme refoulé par la modernité et pourtant insubmersible. Ainsi, chassant les signifiants comme autant de fantômes civilisationnels, le travail de Javier Carro guette des modes de révélation pour faire revenir la matière dans nos vies. Humblement et dans leur intégrité, ses propositions ponctuelles existent par elles-mêmes, comme des artefacts qui, saisies dans l’interruption d’un flux créatif, ne livrent jamais qu’une ébauche de ce dernier. Elles deviennent alors dépourvues d’interprétation directe, représentationnelle ou symbolique. Libérées de ces contraintes, elles ne sauraient faire barrage au flux de celui qui les regarde, les traverse, les navigue à son tour.

Ce n’est, in fine, qu’au travers des interprétations et des espaces, que leurs correspondances avec leur contexte culturel se dessinent. Il s’agit alors d’une méditation plus vaste sur l’entourage signalétique, les folklores locaux et le fonctionnement des systèmes d’art qui s’épanouie par analogies et clins d’oeil. Souvent, c’est par le détourage du quotidien, la suppression radicale du contexte prosaïque, que ces artefacts prennent vie. En cela, il regarde en direction des artistes caméléonesques à l’attitude appropriative comme Picabia et Richard Prince. Dès lors, ce qui est détourné ne peut être révélé que par celui qui regarde et qui, ici, inventera la suite d’une proposition interrompue.

Toute la malice et les jeux langagiers employés n’empiètent cependant jamais sur le plaisir de la praxis chez Javier Carro. Son expérience du faire et de travailler demeure la centralité absolue d’une œuvre pensée au ras de la matière. Ce n’est alors jamais qu’au sein de l’atelier et de sa banale matérialité – céramique, lithographie, travail du bois etc., ponctuations d’un flux sinon infini – qu’il produit et conçoit ce monde hyper signifié qui oblitère les signifiants. Développant là, dans la jouissance du réel, des contraintes, la rencontre d’une civilisation virtuelle et de ses reflèxes premiers qui, d’une œuvre à l’autre, ne tardent jamais à réadvenir.

Corentin Durand